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André-Georges Haudricourt : Des Gestes aux techniques


Un ouvrage inédit et donc posthume d’André-Georges Haudricourt, présenté par Jean-François Bert (sociologue chercheur associé au CNRS, équipe “Anthropologie de l’écriture) dans la coll. “Natures sociales” créée par François Sigaut et Raphaël Larrère, est récemment paru aux éditions de la Maison des Sciences de l’Homme de Paris et aux éd. Quæ, Versailles :

HAUDRICOURT, André-Georges

2010, Des Gestes aux techniques. Essai sur les techniques dans les sociétés pré-machinistes. Texte inédit d’André-Georges Haudricourt, présenté et commenté par Jean-François Bert, Paris, Editions de la Maison des Sciences de l’Homme & Versailles, Editions Quæ, coll. “Natures sociales”, 236 p.

Il s’agit d’un ouvrage qui avait été commandé à Haudricourt dès 1946 par Georges Friedmann, alors directeur de collection chez Gallimard et auteur d’une thèse soutenue la même année : Problèmes du machinisme industriel, qui introduisit en France la nouvelle sociologie du travail. Haudricourt se mit au travail de rédaction dès 1946 mais,, des années après, lorsqu’il présenta enfin son manuscrit à Edgar Morin, successeur de Friedmann à la tête de la collection, il fut refusé au prétexte “d’insuffisance sociologique”. Ce qui, à la lecture de l’essai du passe-muraille Haudricourt, interdisciplinaire dans l’âme, paraît le comble du ridicule et signe de sectarisme disciplinaire et d’étroitesse d’esprit.

Dans son essai, très original pour les sujets qu’il aborde en ouvrant des perspectives anthropologiques nouvelles et en posant des questions de fond bienvenues, Haudricourt met au cœur du débat non pas l’objet, l’instrument, l’outil, la fonction et donc la typologie mais, au contraire, ce qu’il appelle le “moteur humain”, c’est-à-dire l’homme, dépassant le travail pionnier – mais dépassé ! – de Marcel Mauss sur les techniques du corps, et complétant celui, nécessaire, gigantesque mais limité à une vision fonctionnelle et donc statique des outils, armes et techniques d’André Leroi-Gourhan, pour amener à une vision révolutionnaire de l’étude des techniques, dérangeante et dynamique, décalée et novatrice qu’Haudricourt nommera “technologie” et définira essentiellement comme “science humaine” (voir A.-G. Haudricourt, La Technologie science humaine. Recherches d’histoire et d’ethnologie des techniques, Paris, Ed. de la MSH, 343 p., 1987).

Extrait de A.-G. Haudricourt, La Technologie science humaine. Recherches d’histoire et d’ethnologie des techniques, 1987, p. 37 :

Je me rappelle qu’en 1946, lors du projet d’Encyclopédie de la Renaissance française, sous la direction de Henri Mougin, l’existence de la technologie en tant que discipline autonome me fut contestée, en particulier par Jean Bruhat. Mais à la même époque, Georges Friedmann me demanda un volume sur L’Homme et les techniques pour une collection qu’il dirigeait chez Gallimard. Lorsque Igor de Garine m’eut préparé illustrations et manuscrit, celui-ci fut refusé par Edgar Morin, qui avait succédé à Friedmann comme directeur de la collection, pour cause d’insuffisance sociologique. Quelques années plus tard, Jean Poirier me demanda de rédiger le chapitre “Technologie” dans son Ethnologie générale (Encyclopédie de la Pléiade), et je pus utiliser les illustrations et le manuscrit préparés avant 1960 pour ce chapitre, “La technologie culturelle, essai de méthodologie”, qui ne parut qu’en 1968, accompagné d’un contre-article que Poirier, peu satisfait du mien, avait demandé à Jean Michéa (“La technologie culturelle, essai de systématique »). L’article suivant [il s’agit de “La technologie, science humaine”, paru initialement dans La Pensée, 115, p. 28-35, en 1964 et repris dans l’ouvrage La Technologie science humaine en 1987], bien que publié en 1964, fut donc rédigé après le chapitre de La Pléiade, publié en 1968. »

Les audacieuses hypothèses et propositions méthodologiques d’Haudricourt dérangeaient le milieu scientifique, systématiquement rétif face à l’innovation et figé dans des certitudes évidemment dépassées, que ce soit à propos d’agronomie, de botanique, de linguistique ou de technologie. L’un des rares ethnologues à poursuivre, à propos d’ethnotechnologie, sur la voie esquissée par Haudricourt, ayant compris l’intérêt d’une démarche nouvelle et dynamique qui prend en compte d’abord le moteur humain et donc la réalité gestuelle, fondant au passage l’ethnogestique, fut Bernard Koechlin, disparu en 2007, auteur notamment de « La réalité gestuelle des sociétés humaines. Une approche écosystémique et anthropologique de la réalité gestuelle et des communautés humaines », p. 163-246 in Jean Poirier (sous la dir. de) : Histoire des Mœurs, tome ii, Paris, Gallimard (“Encyclopédie de la Pléiade”), 1991.

Dans Des Gestes aux techniques, Haudricourt considère, par exemple, la marche, la natation, le grimper, le portage humain, tirer et pousser entre autres, d’une manière qui invite et incite à se plonger dans ces thèmes d’apparence éculés mais, en réalité, méconnus, jusqu’alors à peu près délaissés et pourtant si riches de potentiel.

Extraits
[p. 29] « Le lecteur sera surpris de savoir que l’étude proprement scientifique du moteur humain est encore dans les limbes. On peut comparer la description et l’étude des mouvements musculaires à efficacité technique, à la description et à l’étude des mouvements musculaires qui servent à la production des moyens de communication : le langage. […] »
[p. 35] « En abordant la marche, nous nous trouvons devant une utilisation de la force motrice de l’homme des plus difficiles à caractériser. Il s’agit en effet d’un déploiement d’énergie du moteur humain appliqué directement à lui-même et ayant pour but le déplacement du corps sur terre. C’est l’une des techniques du corps que l’on pourrait appeler “de base”. Cependant, partant des faits, nous pouvons constater avec Mauss que l’on ne marche pas de la même façon dans toutes les sociétés. […] »
[p. 49] « De toutes les techniques de locomotion c’est la natation qui, la première, a permis à l’homme de se risquer de façon autonome dans un milieu qui n’est pas le sien.
Il faut malheureusement constater en ce domaine l’absence de documents satisfaisants. Fort peu de voyageurs ou de sociologues étaient préparés à noter les techniques du corps, [ni] même sensibilisés à ce type de phénomène.  […] »
[p. 69] « La pratique du portage sur la tête développe une démarche spéciale, souple et sans à-coups : “Au Guatemala, les femmes transportent les récipients à eau et des poteries placées sur la tête, en conséquence elles marchent lentement et se tiennent droites. Cette pratique qui commence dès leur jeune âge et constitue une de leurs tâches quotidiennes, a pour résultat de leur donner une jolie silhouette et des mouvements particulièrement gracieux”. […] »

Références

HAUDRICOURT, André-Georges
2010, Des Gestes aux techniques. Essai sur les techniques dans les sociétés pré-machinistes. Texte inédit d’André-Georges Haudricourt, présenté et commenté par Jean-François Bert, Paris, Editions de la Maison des Sciences de l’Homme & Versailles, Editions Quæ, coll. “Natures sociales”, 236 p.
ISBN : Quæ 978-2-7592-0879-1 ISBN : MSH 978-2-7351-1334-7

Prix TTC : 29 €

Critique publiée de l’ouvrage [en brésilien]
Referência do documento impresso
Fabiano Campelo Bechelany, « HAUDRICOURT, André-Georges. Des gestes aux techniques : Essai sur les techniques dans les sociétés pré-machinistes », Anuário Antropológico, II | 2012, 247-251.

URL : http://aa.revues.org/233


 L’association d’ethnologie de Strasbourg remercie Pierre Le Roux, professeur d’ethnologie (HDR) à l’institut d’ethnologie de Strasbourg, Laboratoire SAGE (UMR CNRS 7363), pour nous avoir aimablement autorisés à reproduire ici son texte, écrit à l’occasion de la publication de l’ouvrage.
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